Bruno, leS CENT VALLÉES ET LES AUTRES...
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Dans son hameau du Ségala, à l'ouest de l'Aveyron, Bruno Martinet a construit sa maison, son jardin, ses liens. Menuisier, agent technique en EHPAD, militant, à 49 ans, il réapprend les autres. Pour son premier épisode, On n’est pas pressé est parti à la rencontre de Bruno. Portrait.
Sec, propre, presque chaud… Bruno aime le bruit du bois. Il a grandi avec, son père était restaurateur de meubles anciens, et en a hérité. « Mon métier consiste à faire des cabanes, comme je faisais quand j'étais un petit garçon. Des cabanes dans lesquelles je me réfugiais, dans lesquelles je me sentais bien, dans lesquelles je me contentais », raconte-t-il, une latte de bois dans les mains au milieu de la grange en pierre, où les vaches mangeaient il n’y a pas si longtemps encore. Menuisier agenceur — « c'est la case qui me correspond le mieux » —, il transforme des vans, construit des roulottes, des tiny houses, fabrique des meubles sur mesure. Ce jour-là, avec des gestes précis presque automatiques, il travaille le chêne d'une scierie du coin. Il réalise une bibliothèque pour une amie, elle veut y ranger ses livres sur les oiseaux. « J’aime bien connaitre l’histoire derrière ce que je fais », glisse-t-il, le regard tourné vers l’extérieur devant la grande baie vitrée de son atelier. À l’horizon, des prairies verdoyantes, des prunelliers fleuris dans les haies. Le pays du Ségala. Le pays des cent vallées.
Bruno s’est installé à Pradinas il y a un peu plus de quatre ans. Pas tout à fait par hasard, pas entièrement par choix. Il cherchait un lieu proche de Toulouse. Il a trouvé ce hameau, douze voisins qui respectent l'intimité des uns et des autres, une vue plongeante sur le vallon. Et cette tiny house — construite de ses mains, à la mesure de ce qu'il lui faut. « Des fois quand je regarde mes mains, surtout quand elles sont sur le bois, je crois reconnaître les mains de mon papa. Avec toutes les difficultés que j'ai avec mon père, je suis quand même fier d'avoir des mains qui ressemblent aux siennes. » Silence dans l’édifice. Seul le chant des oiseaux depuis l’extérieur. « À la fois j'en suis fier, à la fois j'en ai un peu honte… Mais je suis très fier d'avoir des mains de travailleur. C'est une identité, oui ! »
Au pied de son atelier, l’autre ancrage de Bruno. Le jardin. Poireaux, fèves, ails… Il se dit amateur ou du moins débutant et se félicite des résultats. Concluants ou non. Le quadra bêche, plante, récolte. « Jardiner, c'est porteur de sens. Et politique aussi. Je mange ce que je cultive. La valeur de l'aliment, l'effort que ça nécessite (…) Ça me donne la sensation d'être dans une forme de cohérence avec certains idéaux. L'impression d'être aligné. De dépenser mon énergie à faire quelque chose d’utile. » Pause, respiration. « Sinon, je me sens nuisible ! », souffle l’artisan qui tente de se s’améliorer. Alors, il se reprend, s’encourage et se pousse à aller vers l’autre.
Quand il peut, il participe aux réunions du lundi soir d’un collectif du coin, né au lendemain de la dissolution de l'Assemblée nationale. Ces citoyens engagés se posent une question : comment lutter contre les idées d'extrême droite dans les campagnes ? On parle de racisme, de féminisme. On interroge et on organise des manifestations.
« J'avais perdu le lien avec les gens comme ça. Dans mon cœur, c'est très important. » L’été dernier, ils ont manifesté pour la Palestine. Bruno veut s’engager, il veut aussi développer des relations humaines. « L'aventure ici, c'est de me perfectionner en relation humaine, parce que ça n'a jamais été mon fort. Donc je me dis : ici, c'est ce travail-là que je dois faire. »
Ce travail-là passe aussi par son nouvel emploi. Depuis août, il est agent technique à temps partiel d’un EHPAD du Ségala, à un quart d’heure de chez lui. L’établissement accueille de nombreux agriculteurs à la retraite. Ce qui lui plaît dans ce métier, le collectif et les échanges avec les pensionnaires. « On prend les minutes, on vole quelques minutes à notre travail, bien souvent pour être à l'écoute du résident (…) Ça me permet de retrouver conscience de la préciosité du présent. De la chance que j'ai d'être en bonne santé. D'aller, venir, circuler ».
Assis sur les marches de sa tiny en bois, les yeux tournés vers les vallons, Bruno dit les choses sans détour. « Pendant un moment, j’étais déprimé. Je suis très affecté par l'actualité. J'ai beaucoup de colère à l'intérieur quant à toutes ces injustices. Et je suis en colère à la fois contre le système, mais à la fois contre tous et contre moi, puisque je fais partie de tous.» Aujourd’hui, il tente de voir l’existence du bon côté. Désormais, il se concentre sur ce qui est beau et drôle. « C'est un exercice », lance-t-il, les bottes foulant les feuilles mortes de la petite forêt en face de son terrain. « L’émerveillement, c'est pas un truc qui tombe du ciel tout cuit. C'est un regard qu'on porte sur les choses. Sortir en balade, c'est fabriquer de l'émerveillement. Et puis le garder le plus longtemps possible dans tout le reste du quotidien. »
Il sort à pied. Il marche au bord du ruisseau, dans les haies, les sous-bois. Parfois, le paysage lui rappelle la montagne, là où il a un temps vécu, là où il aurait aimé revivre. « Aujourd’hui, je me contente très bien de ce que j’ai », s’empresse-t-il d’ajouter pour éviter qu’on s’y méprenne. Ici, dans l'ouest de l'Aveyron, il cherche sa place. Il apprend à faire lien. Avec la nature, avec l'autre. Pas sans effort. Et assez souvent, confie-t-il, « on reste quand même au bord du burn-out à la campagne ».
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