Yann, de la forêt à l’humain




-> Écouter

-> Regarder

Une jeunesse dans les bois, un métier dans les mains, un engagement parmi les autres. À Concoret, à l'orée de Brocéliande, Yann, 57 ans, a suivi le bois, et le bois l'a ramené vers l'humain. Le deuxième épisode d'On n'est pas pressé raconte un homme pour qui l'arbre est un point de départ, pas une destination.


Il est neuf heures passées. L'odeur du café traverse la cour de la coopérative, entre les pierres de schiste rouge et les champs. À la cantine, une caravane nichée sous un chêne, les tasses se remplissent, les bises claquent, les langues se délient. Il faut caler la journée. « Du coup, sur les racks, ça en est où ? lance Yann en se roulant une cigarette. On va caler les pieds ? » « Caler les pieds et refaire les trous », répond Éric, casquette sur la tête, sa chienne couchée à ses pieds. Gwen valide, puis se tourne vers Yann, son café entre les mains : « Et sinon, ton épaule, ça va mieux ? » Il grimace, puis s'amuse. « En fait, j'ai mal au dos là, en passant le balai hier matin, ça me… clac… aïe… Mais ça va ! Mon épaule, ça va mieux. (…) J'ai douillé pendant un moment. J'avais oublié. »




Les Ateliers Reliés occupent le lieu-dit Le Vaubossard, à Concoret, commune morbihannaise d'environ 750 habitants presque avalée par l'Ille-et-Vilaine, à la lisière de la forêt de Paimpont, plus connue sous son nom de légende : Brocéliande. Il y a dix-huit ans, Yann et quelques autres y ont fondé une coopérative d'artisans qui mutualise bâtiment, machines et outillage. Chacun, indépendant, a apporté trois mille euros. Les parts sociales se revendent à leur prix d'achat, même si l'entreprise a prospéré : rien ne doit mettre le collectif en péril. « On a fait le choix que l'outil perdure en pensant à la transmission. (…) Aujourd'hui, je pourrais partir, je sais que le lieu va survivre. » Pas de chef, les décisions se prennent ensemble. Un équilibre qui ne va pas de soi. « C'est une intention de tous les jours… Des fois, je me rate », admet Yann, amusé.






 Cet ancien menuisier aux cheveux gris bien fournis connaît du monde. Quand il lui manque quelque chose, il sait où frapper. Aujourd'hui, c'est un chalumeau : le grand Patrick, retraité à l'accent du coin, en aurait un. Béret vissé sur la tête, il ouvre sa maison de pierre, un capharnaüm de vieux trésors où trônent des fouines empaillées. Un café, quelques mots, un numéro de Mécanique populaire des années 50 feuilleté, et Yann repart avec une piste et un moment partagé. Une autre fois, il faut coudre une bâche pour son Manitou : direction Ploërdut, à une heure de route. Le lendemain, c'est un if tombé chez des châtelains, signalé par un ami. Derrière ces objets presque dérisoires s'étend toute une géographie de services rendus. On serait tenté de faire de Yann son centre. Il s'en défend. « Il y a une myriade d'individus qui font partie de groupes ou pas. Il y a des nœuds un peu partout, qui se font, qui se défont. Moi, je ne suis nulle part là-dedans et partout. » Puis, pour enfoncer le clou : « On ne peut pas faire société tout seul. On est tous des centres en fait ! »





   
Au moins un samedi par mois, Yann donne aussi de son temps à Sylv'n Co. L'association accompagne les particuliers dans la gestion de leur bout de forêt. « Ce n'est pas du conseil en gestion forestière. C'est vraiment une visite, un partage d'expérience entre particuliers », précise-t-il devant une poignée de curieux venus arpenter celui de Flo, trentenaire et toute jeune propriétaire.
Parmi eux, Dario de Franceschi, paléobotaniste et ancien chercheur au Muséum national d'histoire naturelle. Il observe, commente, vérifie parfois dans son encyclopédie. « Tu vois, là, quand tu regardes les feuilles… si ça dessine un X ou si ça dessine un Y… »








Yann écoute. Il apprend encore beaucoup. Et assume une intuition que les scientifiques, prévient-il, ne partageront sûrement pas : « L'arbre, dans le règne végétal, a la même place que l'humain dans le règne animal. C'est vraiment le roi des végétaux. »


 



Cette intuition vient de loin. À vingt ans, ne trouvant pas sa place dans un monde trop agressif à ses yeux, il passe deux hivers dans les bois des monts d'Arrée, hébergé par d'autres. Il y découvre l'habitat léger et « le bonheur d'être tout le temps dehors ». Des heures assis dans la fourche d'un arbre, la tête vide. Des journées à marcher dans la tempête, à s'en prendre « plein la tronche », sourit-il. Aujourd'hui, la forêt commence au bout de son champ. Tout le monde l'appelle Brocéliande ; Yann, lui, dit forêt de Paimpont. La légende ne l'émeut guère. « La forêt de Brocéliande, c'est un mythe, un mythe arthurien. C'est les romantiques qui ont amené ça, mais ça s'est surtout développé les dernières années avec le côté tourisme. En fait, c'est une forêt de charbonniers, surexploitée jusque dans les années 50-60. Les quelques beaux arbres qu'il y a, ils ont tous un nom, tellement il y en a peu. ». À l'abbaye de Paimpont, Laurent, créateur de la bibliothèque et du site Encyclopédie de Brocéliande, ouvre ses archives. Dans des cartons comme en ligne, elles racontent le charbon de bois, l'écorce vendue aux tanneries, les marchands de bois qui ont fait fortune. « Au 20e, la zone de production d'écorce, c'est la forêt de Paimpont. Même pour Rennes », explique-t-il à Yann, venu l'écouter. La forêt de conte redevient une forêt de travail. Celle que Yann connaît par les mains : pendant vingt ans, il a été tourneur, puis menuisier.




Puis l'épaule a lâché, usée. Deux ans d'arrêt maladie, et une peur. « Quand on vit en habitat léger, qu'on se chauffe au bois, il faut porter tous les jours. Je me suis dit : je suis foutu. » La suite n'a rien d'un plan. Un jour, à Rennes, il pousse sans rendez-vous la porte des Compagnons Bâtisseurs et boit un café avec un responsable. « On cause à bâtons rompus. Ce n'était pas très clair, mais on sentait bien qu'il y avait un truc à jouer. » Des années plus tard, l'antenne des Côtes-d'Armor l'appelle : elle cherche un animateur technique à mi-temps. « C'est un zigzag, ma vie. » Depuis, il alterne deux semaines à Saint-Brieuc, deux semaines à Concoret. Là-bas, il apprend à des locataires à percer un mur, à des propriétaires modestes à retaper leur maison. « Je rentre dans des maisons auxquelles je n'aurais jamais eu accès en tant qu'artisan. La plupart des gens chez qui on va sont très isolés socialement. »





Yann le sait : il n'est pas loin de trébucher, lui aussi. « La chance que j'ai, c'est que je ne suis pas isolé. Mon assurance-vie, ce sont les copains. » Il se dit grand solitaire et, dans la même phrase, avoue un plaisir inouï à faire avec les autres. Dans sa caravane, presque tout vient d'eux. Le tapis, c'est sa filleule qui l'a fait. Les rideaux, une copine qui ne supportait pas qu'il n'y en ait pas. Les deux lampes, trouvées dans une poubelle au retour d'un spectacle à Rennes, avec une amie d'enfance. Le vitrail, l'œuvre d'une autre amie, morte depuis. Et dehors, le rosier vient de sa mère. « J'ai l'impression que tout ce que j'ai en moi, c'est les autres qui me l'ont apporté. “




























-> D'autres rencontres arrivent — recevoir les prochains épisodes




-> Retour tous les épisodes